De retour de Tromso, je lis mes mails, et je tombe sur les récits de la mobilisation contre la LRU à Lyon2... Je suis loin et je me rendais/rends pas compte de l'ampleur du mouvement, des étapes, des réponses du gouvernement à tout ça, des actions que je cautionne et celle que j'aurai tendance à dénoncer....... Je me replonge là dedans, violemment, et je me sens inutile, tellement loin, et pourtant tellement concernée.
C'est une partie de l'avenir de la France qui se joue là car si une telle réforme se met en place, il sera quasiment impossible de revenir dessus, et les dégâts seront certainement considérables.
Ce qui est sure c'est que je dénonce cette loi pour les raisons qui suivent (c'est le tract de l'IEP, et je suis entièrement d'accord avec) ... alors à ceux qui me lise et qui n'en pense rien, ou auraient tendance à être d'accord. prenez le temps de le lire.
* La création de fondations semi-privées pour financer certaines filières:
Citation de la loi:
« Art. L. 719-13. - Les établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel [les universités] peuvent créer, en vue de la réalisation d'une ou plusieurs oeuvres ou activités d'intérêt général conformes aux missions de l'établissement, une personne morale à but non lucratif dénommée fondation partenariale. Ils peuvent créer cette fondation seuls ou avec des personnes morales [...]. Les établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel disposent de la majorité des sièges au conseil d'administration [de ces fondations]. Les règles particulières de fonctionnement de chaque fondation sont fixées dans ses statuts qui sont approuvés par le conseil d'administration de l'établissement. »
(Texte intégral sur Legifrance.gouv.fr)
Conséquences de ce texte :
Par ces fondations financées par legs, donations ou mécénat, la loi consacre une inégalité non seulement entre les universités _on devine bien qu'une même filière à Caen et à Paris ne bénificiera pas du même budget_ mais aussi au sein de la même université.
L'argument officiel est d'accroître le financement des filières professionalisantes par une participation financière privée, or la loi ne prévoit pas de compensation financière aux filières qui ne pourraient pas bénéficier de soutiens financiers privés (on pense là aux sciences humaines et sociales, surtout si elles ont le malheur d'être à vocation critique), les filières d'une même université n'auraient donc pas les mêmes dotations financières.
Au delà de ces inégalités, c'est la logique privée qui s'insinue à l'université. Pour être financée correctement, une filière devra être rentable et les études ne seront plus considérées comme un lieu d'enrichissement personnel, de découverte intellectuelle, de recherche désintéressée du profit mais comme un investissement à rentabiliser. Petite question bête: est-ce que la philosophie, la psychologie, la sociologie ou l'histoire sont rentabilisables? Et pour autant, ces matières sont-elles inutiles?
Si il faut augmenter le financement l'enseignement supérieur, pourquoi ne pas le faire par un refinancement public massif, seule garantie d'indépendance intellectuelle de l'université? Quitte à demander aux entreprises et aux particuliers de financer l'université, pourquoi ne pas le demander par voie d'impôts?
* La réforme du Conseil d'Administration (CA) des universités :
Le CA des Universités sera restreint. Le président d'université aura un pouvoir accru au détriment des représentants (élus) étudiants et des représentants (élus) du personnel, et parallèlement les entreprises privées qui participent activement au financement des université pourront participer au CA et à la définition du contenu pédagogique des diplômes et à la politique budgétaire (on voit pas trop pourquoi).
La démocratie étudiante se trouverait donc affaiblie et «les partenaires» privés auraient voix au chapitre: dans ce cas, comment garantir que la connaissance dispensée dans l'université «publique» ne soit pas soumise aux intérêts privés qui ne sont pas toujours concordants avec l'intérêt général?
C'est un recul du principe démocratique pour une logique managériale.
La transmission des connaissances doit être indépendante d'intérêts privés.
Si ce n'est pas une privatisation, comment appeler le basculement d'un service public vers un service d'intérêt privé?
Ces deux piliers de la loi ont des conséquences graves à terme:
L'université devient un sas de formation pour les entreprises, les étudiants pourront être formés dès l'université aux techniques et procédures de l'entreprise qui finance leur master. Les étudiants seront alors privés de polyvalence professionnelle car dès leur formation on leur assigne une entreprise. En cas de restructuration d'une grosse entreprise, avec un socle de connaissances réduit pour un «savoir-faire» qui convient mieux au patronat, comment envisager la réinsertion professionnelle? Quelle valeur auront nos diplômes?
La question qui se pose alors est : Où passe la mission émancipatrice de l'université et l'épanouissement personnel?
C'est un enjeu fondamental pour l'enseignement supérieur de répondre à sa mission émancipatrice.
* Le financement des universités par d'autres voies:
La loi permet une « diversification des financements », et les universités devront donc se débrouiller pour trouver des fonds, quelle que soit leur provenance, et grâce à l'autonomie financière et au CA resserré, il n'y aura plus grand chose pour empêcher l'augmentation des frais d'inscription à l'université.
D'autant plus que ce phénomène est encouragé au niveau du ministère de l'enseignement supérieur.
Le poids de l'autonomie des universités ne sera donc pas assumé par l'Etat, mais par les étudiants. Est ce que cette augmentation des frais d'inscription est compatible avec l'objectif d'égalité des chances?
Alors que les bourses ne suivent même pas le coût de la vie et que beaucoup d'étudiants travaillent pour financer leurs études, on peut se demander si il y n'y a pas assez d'emprunts étudiants et d'étudiants salariés au goût de nos ministres.
* Le statut des personnels:
La loi prévoit de donner une autonomie de recrutement du personnel (de l'enseignant-chercheur au technicien) et la liberté de statut dans ce recrutement : bienvenue à l'université dans le monde du management et des ressources humaines. Les profs et autres personnels pourront être recrutés en CDD et CDI de droit privé (à quand l'intérim?). C'est donc une remise en cause du statut de fonctionnaire ce qui semble d'un intérêt douteux pour les personnels et rentre dans une optique globale de précarisation.
Voici pour les principaux points de la loi dite d'autonomie des universités. Face à toutes les questions qu'elle soulève ainsi que la gravité de ses conséquences pour l'avenir de l'enseignement, on peut aussi ajouter une remarque sur la méthode: pourquoi la voter en plein été au moment où tous les acteurs de l'université sont en vacances? Cela ne peut vouloir dire qu'une chose: La LAU, votée à la va-vite au milieu de l'été, signifie bien la privatisation et la précarisation croissante de l'université, ce que nous refusons catégoriquement.
Cette loi n'est pas isolée, elle est partie prenante de tout un ensemble de réformes touchant de plein fouet les travailleurs, les migrant-e-s, le service public... Ne restons pas divisés dans nos combats, une riposte globale est nécessaire.
Le Comité de mobilisation des étudiants de l'IEP.